mardi 21 février 2017

Point de vue : V. Meirieu, "Et si le rééquipement passait par le dééquipement ?"

Un texte proposé par Vincent Meirieu, équipeur prolifique du Vercors, qui nous invite à repenser la gestion de nos territoires de pratique : ça tombe bien :)
Escalade au pilier Leprince-Ringuet à Glandasse, une belle classique du Diois

 
"Le terrain d'aventure",  terme générique dont les définitions foisonnent....
La FFME entend par "terrain d'aventure", les sites et itinéraires de pratique qui ne répondent pas aux normes fédérales d'équipement des "sites sportifs", à savoir les sites conventionnés, entretenus, brochés et (ou) gougeonnés au diamètre de 12 dans leur totalité.  Dans ces conditions, le nombre de sites sportifs est bien évidemment largement inférieur au nombre de sites de terrain d'aventure même si le classement fédéral actuel fait état du contraire... Ou comment la fédération  n'a pas les moyens de ses ambitions.... Mais là n'est pas le propos.
Nous adopterons pour les besoins de cet article une définition plus proche de la pratique et de l'usage commun : nous entendons par "terrain d'aventure" les itinéraires de pratique de l'escalade dont l'absence de points d'assurage et (ou) la vétusté de l’équipement en place  imposent la pose de points amovibles de protection pour assurer sa sécurité. À l’‘inverse, nous qualifierons "d'escalade sportive" (même si le terme est assez galvaudé, comme si la pose de coinceurs ne nécessitait aucune condition physique...), la pratique de l'escalade sur tous les sites équipés (aux normes ou non), qui ne nécessitent pas le recours à des protections amovibles pour assurer sa sécurité.

Cela étant fait, interrogeons nous ensuite sur la pratique du terrain d'aventure en France aujourd’hui. Difficile de faire état d'un nombre de pratiquants avec exactitude... Mais force est de constater que de nombreux indicateurs témoignent d'un engouement, d'un intérêt bien  réel, de nombreux grimpeurs pour la pose des coinceurs.
Tout d'abord, les revues spécialisées d'escalade sportive se font l'écho depuis quelques temps des ascensions en libre d'itinéraires d'escalade artificielle exotiques, de l'ouverture de voies extrêmes sur friends et coinceurs à l'autre bout de la planète, de l'ascension  de voies dures équipées entièrement sur protections amovibles, etc... Je fais allusion vous l'aurez compris aux voies du Yosemite, aux itinéraires des frères Favresse et consorts, aux défis d'Arnaud Petit, aux « Black beans » et autres expériences verticales, aventureuses, et quelque peu élitistes me direz-vous... Le cinéma d'escalade fait lui aussi la promotion de ces pratiques de haut niveau bien éloignées des compétitions de vitesse.
Autre indicateur, les simples grimpeurs polymorphes que nous sommes semblent apprécier les destinations telles que la Jordanie qui, chaque hiver accueille bon nombre de petits français friands des fissures vierges de gré  rouge du Wadi Rum....  Les revues spécialisées encore une fois proposent régulièrement des articles sur ces destinations et d'autres moins éloignées dont l'escalade est pour le moins aventureuse.
Et puis la consultation des forums démontre que grand nombre d'itinéraires pour le moins célèbres et peu équipés sont régulièrement visités dans les calanques, à Presles ou au Verdon... En témoignent  les descriptions précises de ces voies autant que les questions qui s'y réfèrent.... Probablement que l'actuel Be d'escalade n'est pas étranger à cet engouement pour le terrain d'aventure et la répétition de ces itinéraires, car rappelons que ce diplôme impose la pratique du terrain d'aventure dans ses pré-requis  et dans sa formation elle même. Félicitons nous que cette formation professionnelle se soit donnée les moyens de donner des directions aux formes de pratique comme le maintien et le développement d'une escalade "traditionnelle" pour utiliser un terme à la mode. Gageons que les futurs diplômes de remplacement entretiennent aussi cette flamme et cette richesse de nos activités...
Enfin, il semblerait que la répétition de voies de terrain d'aventure identifiées ne soit plus la seule façon de pratiquer cette escalade et la recherche d'itinéraires nouveaux en France se fait sentir ardemment, car les voyages c'est onéreux, il faut bien le dire... En témoignent par exemple le développement de sites comme Annot qui proposent des couennes sans équipement à demeure. Et la colonisation des falaises par les gougeons comme le nombre limité de falaises sur le territoire (certes la France est bien pourvue en cailloux mais les terrains vierges d’équipement deviennent rares) suscitent des initiatives d’un genre nouveau telles que le déséquipement sauvage de la « Ulla » au Verdon en juin dernier, la réflexion menée à Presles au sujet du déséquipement de certains itinéraires, etc... Nous y voilà.... Au cœur du sujet....

L'idée que j'entends développer ici et qui gronde sur les falaises est la suivante : aux vues de la réalité d'une pratique effective et quantitative du terrain d'aventure, du peu d'itinéraires de qualité sans équipement (la rareté de ce type de voies en calcaire dans les massifs préalpins,  la politique de rééquipement menée ces dernières décennies et la limitation du nombre de falaises sur le territoire en sont les principales raisons), de la maturité des pratiques, de l'évolution du matériel de protection, du nombre considérable d'itinéraires de tous niveaux équipés,  ne serait-il pas temps de se poser la question du déséquipement de certains  itinéraires particulièrement beaux et propices à la pose de protections amovibles  ? Soyons bien clairs, la question est bien différente de celle du rééquipement qui animait les débats dans les années 90 au moment des plans départementaux de gestion des sites d'escalade ; Il ne s'agit plus de s'interroger sur la pertinence d'un rééquipement comme c'était le cas mais sur la pertinence d'un déséquipement, avec l'ambition de donner une troisième jeunesse à des voies dont l'intérêt en terrain d'aventure est évident.....
Nous sommes à l'ère d'une réflexion  de grande envergure sur la gestion des espaces de pratique devenus la cible des propriétaires, environnementalistes, assureurs, professionnels, usagers, institutionnels de tout poil, pour des raisons multiples qu'on commence à entrevoir et dont l'étude nous permettra de mieux comprendre la nature des conflits autant qu'elle favorisera le maintien des activités de pleine nature dans leur diversité et leur gratuité. A la faveur de ces grandes interrogations, ne serait-ce pas le moment de se poser de nouvelles questions telles que celle du déséquipement ?
Les organes locaux de gestion des sites de pratique, à savoir les comités fédéraux régionaux d'équipement, et les nombreuses Associations autonomes de gestion locale dont le travail est considérable, sont  certainement en droit de mener cette réflexion ; leur légitimité est acquise, leur fonctionnement démocratique, et les pratiquants et (ou) ouvreurs qui souhaitent y siéger peuvent le faire, doivent le faire, pour ne pas laisser les technocrates avec eux mêmes.  Les absents ont toujours tort ou comme dirait l'autre, "si tu ne t'occupes pas de politique, la politique s'occupe de toi..." Charge donc à ces organes locaux de se poser les bonnes questions et d'y répondre démocratiquement avant de procéder au déséquipement d'un itinéraire, questions telles que :
1/ l'itinéraire est-il particulièrement adapté techniquement  à la pose de coinceurs ?
2/ la qualité de son escalade et du rocher, son exemplarité et sa singularité, justifient il pleinement son déséquipement ?
3/ l'ouvreur est-il d'accord ? Sa légitimité en matière de devenir des itinéraires est évidente si l'on admet le principe de propriété intellectuelle en matière d'équipement...
4/ le terrain d'aventure fait-il défaut sur la falaise ? Car l'escalade ne tire t'elle pas sa richesse du principe de  la représentation sur les sites de toutes ses formes de pratique ?
5/ l'itinéraire est-il encore parcouru ? son déséquipement va-t-il  influer sur sa fréquentation et dans quel sens, et cela a t’il de l’importance ?
6/ le déséquipement de l'itinéraire nuira-t-il à la représentation de tous les niveaux sur le site ? Car il est vrai qu'on se doit de préserver des itinéraires équipés de niveau faciles et les fissures peuvent constituer souvent une partie de ces itinéraires....
7/ comment procède-t-on et avec quelle éthique ? J’ai personnellement admis le principe du désintérêt d'une voie "partiellement" équipée ... En terrain d'aventure, il me semble que seuls les relais doivent être équipés... Charge à chacun de se situer dans ce débat ...

Prenons un exemple : la non moins célébrissime « Ula », dans le Verdon.... Il ne s'agit pas de rendre légitime le déséquipement l'année dernière de cette voie car le caractère sauvage de l'acte perpétré et l'absence de réflexion collective en amont du projet jette à mon sens le discrédit sur lui.... En revanche, je suis bien convaincu de l'intérêt de cet itinéraire en l'absence d'équipement.... Une fissure de 250 m en calcaire dans un niveau 6b, sur un caillou exceptionnel d'une propreté impeccable ou on "jette" les coinceurs, cela est unique... Et puis combien y a-t-il d'itinéraires équipés de ce niveau dans les gorges du Verdon ? Une petite centaine ? « La demande », son corolaire un peu plus facile est équipée et devrait le rester....

J'entends bourdonner les détracteurs dont les arguments sont aussi nombreux que légitimes.... Pour exemple :
1/ "faire la promotion du terrain d'aventure, c'est faire la promotion d'une pratique élitiste....": À mon sens, être élitiste, c'est croire que certains grimpeurs de niveau modeste ne seront jamais capables de faire du terrain d'aventure et ne leur proposer que des itinéraires aseptisés (ou des fissures miteuses et buissonneuses, ce que sont souvent aujourd’hui les rares voies de terrain d’aventure accessibles préservées jusque là par le rééquipement)... Alors même que les élites dont on vante les qualités et célèbrent les exploits sur coinceurs, font, eux, du terrain d'aventure extrême sur du beau caillou... C'est sous-estimer les grimpeurs, mépriser leurs capacités.... Et puis pour citer Fara (une fois n'est pas coutume....), "le terrain d'aventure c'est vachement moins engagé que l'escalade sportive, tu mets autant de points que tu veux...". Mais encore faut-il que le terrain s'y prête... Dans les années 90, on estimait que la démocratisation de l'escalade devait passer par le rééquipement et l'aseptisation, on misait sur le tout sportif, découvrant les joies d'une escalade libre émancipée de l'alpinisme et de la lourdeur de son matériel de progression, profitant de l'essor du gougeon et estimant qu'il s'agissait là d'une évolution naturelle... Aujourd'hui, les pratiques se sont affinées, diversifiées, définies, et on sait qu'il existe une escalade de terrain d'aventure émancipée elle aussi de l'alpinisme, dont les adeptes sont nombreux.... Autres temps autres mœurs, ne pouvons-nous pas tenir compte des évolutions et de la diversité nécessaire des escalades, sans s'arquebouter sur des façons de faire conjoncturelles et peut être éculées ?
2/ il faut respecter le caractère historique des voies, pourquoi déséquiper certaines voies plus équipées encore à l’origine qu’elles ne le sont aujourd’hui ....": après rééquipement » : bon nombre de classiques des années soixante dix étaient à l'origine très équipées : l'escalade artificielle était de mise à l’approche du septième degré, et les outils de protection artificiels qu'étaient la plupart du temps les pitons  étaient souvent laissés à demeure. Pour certains, il conviendrait de tenir compte de cela et de laisser équiper (au rééquipement) ces itinéraires dans le respect de la philosophie ayant présidée à l'ouverture. Certaines falaises ont malheureusement pâti de cette conception du rééquipement  avec le rééquipement à l'identique de l'équipement d'origine. « Arcturus » à Presles est symptomatique de ce courant, à savoir une voie d'artif rééquipée à l'identique mais pour l'escalade libre.... Le grimpeur passe son temps à mousquetonner au milieu des pas et à s'éloigner latéralement des points pour trouver des prises.... Je crois que le rééquipement des voies doit tenir compte des pratiques actuelles et que partant de là, tout est possible avec l'accord de l'ouvreur : au besoin dévier l'itinéraire d'origine, et pourquoi pas le déséquiper.... Ce qui n'empêche pas de se faire l’écho des pratiques historiques et d'en respecter largement la teneur, à travers les témoignages que sont la topographie et toute la littérature qui peut enrober notre activité et constitue le principal vecteur de souvenir et de mémoire nécessaire.
- "le calcaire ne se prête pas la pose de coinceurs"... : c'est vrai que le fond des fissures calcaires est souvent terreux, les bords pas bien parallèles et la surface un peu péteuse.... Raison de plus pour laisser vierges les plus belles qui sont aussi les plus rares....
- " les fissures vierges sont pléthores alors pourquoi déséquiper les voies existantes..." : comme évoqué précédemment, nos terrains de jeu s'amenuisent, les falaises vierges se raréfient en France et les interdictions planent autant sur les Calanques, qu’à Presles et comme dans bien d’autres endroits… Il va falloir apprendre à vivre ensemble.

Voilà je crois matière à réflexion. Ces propos n'ont absolument pas vocation à opposer les pratiques et les pratiquants, je suis d'ailleurs friand moi même de fissures vierges comme de colonnettes gougeonnées. Tout ceci a pour seule et unique vocation de poser des questions, et de positionner nos activités dans le temps et l'espace avec l'espoir que puissent cohabiter des pratiques aussi variées que le terrain d'aventure et l'escalade sportive, bien convaincu que la frontière est suffisamment floue pour que ces deux pratiques subsistent et se nourrissent l'une de l'autre, dans la richesse de leur différence et l'évidence de leur similitude. L'escalade en site sportif naturel est et sera toujours une pratique à risque comme le terrain d'aventure est et sera toujours une activité sportive évidente. Rappelons nous aussi que l'escalade sportive est une singularité européenne alors même que la pose de protection amovible constitue la majeure partie de l'activité sur le plan mondial....
Le nombre de pratiquants de l'escalade ne cesse d'augmenter semble-t-il, la gestion des espaces de pratique devrait être encore une fois une priorité absolue....

Le déséquipement est peut-être une voie vers la coexistence de toutes les pratiques… Mais d’ailleurs, pourquoi pas aussi une stratégie de développement et du maintien de l’escalade sportive et pas seulement du terrain d’aventure ? Pourquoi ne pas envisager la possibilité de déséquiper complétement des sites sportifs désaffectés, passés de mode, au profit de l'équipement de nouveaux sites plus actuels.... À l'heure des interdictions et de Natura 2000, voilà qui pourrait pencher dans la balance et participer du soutien, du développement et de l'évolution permanente de l'escalade et de sa survie en milieu naturel....Mais c'est une autre histoire....
J’ai encore dit une connerie là ?

 Ce texte est paru initialement dans un "Grimper" de 2012 et il est reproduit avec l'accord de son auteur.

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